Déjà 14 heures ! J'suis à la bourre.
En plus, je me suis perdu dans les locaux de Polygram. Pourtant, quand j'ai eu Tintin au téléphone, le parcours du rendez-vous me semblait plus simple...
Je poursuis ma piste.
Perdu dans la jungle des sonorités divergentes, j'atterris dans le bureau du directeur artistique de Mylène Farmer...
Visiblement, ça n'a pas l'air d'être là. Serait-ce un piège, un guet-apens ?!?
Structure montée par des jeunes de Mantes-la-Jolie, l'association STK, d'où sont issus les membres d'Expression Direkt, avait pour but de promouvoir la culture Hip-Hop. «STK existe encore, mais nous nous sommes retirés pour divergence d'opinion» explique Le T.I.N. que j'ai finalement réussi à trouver au 6ème étage du labyrinthe...ou plutôt au 7ème ? Enfin...
Weedy n'est pas là. Il prépare son mariage (congratulations !). Le T.I.N. poursuit dans son allocution : « des groupes prometteurs risquent d'en sortir prochainement ». Contactés par Ghetto Youth Progresss en 1994 par l'intermédiaire de Rudlion (tous nos encouragements. NDR) Le T.I.N., Weedy, Kertra, Delta et Judy le chanteur composent un titre pour cette compilation ; Mon Esprit Part En Couille, suivi d'un clip. Par la suite, ce sont les mêmes que l'on retrouve dans la file d'attente du casting de La Haine de Mathieu Kassovitz : « A la base, Weedy et moi étions intéressés pour jouer dans son film : on s'est présentés à la sélection histoire d'avoir un rôle, ne serait-ce celui de figurant. De fil en aiguille, on nous a finalement choisis pour illustrer la bande sonore du film parce que Mathieu a plus kiffé sur notre musique. On ne lâche pas l'affaire pour autant, le cinéma nous intéresse toujours ! »
Avril 1996, Weedy et Le T.I.N. reviennent à la charge avec un album explosif : Guet-Apens. « La séparation d'Express D n'a rien d'une division classique : le concept du groupe ne rentre pas du tout dans la catégorie des stéréotypes existants. (...)La scission est plus fondée sur le travail. Weedy et moi sommes les plus agés, respectivement 26 et 23 ans et nous assurons la stabilité du groupe en prenant les décisions finales. Elles nous ont notamment amené à monter sur Paris d'où on gère tout ».
Quand on évoque avec Le T.I.N. l'album et le label, il répond avec prestance : « ce sont deux rêves finalement réalisés grâce à l'opportunité provoquée par un travail de longue haleine ». Résultat : Guet-Apens et ESKWAD Productions. Un entretien qui nous permet de mieux cerner la mise en scène de la machination préparée en vue de nuire à leurs ennemis potentiels : « Avec Apocalypse Now on règle nos comptes avec les rappers Walt Disney en prouvant « qu'on a plus de style que la plupart de ces bâtards » (...) Au Sommet de la Gloire est un titre qui remet les pendules à l'heure. Je pense qu'en restant intègre tu es gagnant à la longue, plus qu'en faisant un tube ! Quitte à vendre, je préfère écouler plus d'albums que de singles ». Cette conspiration est également mise en ½uvre pour riposter aux majors qui les ont fait attendre trop longtemps. Ils avaient pourtant prévenus qu'ils y arriveraient tout seuls...
Quel rapport faites-vous avec la pochette inspirée de la jaquette d'un film et le concept de Guet-Apens ?
Le T.I.N. : Notre album n'est pas une production underground minime. C'est vrai qu'il en ressort une impression de gros moyens qui reflètent l'action, l'aventure, mais surtout les combats des superproductions hollywoodiennes ! On a voulu prouver qu'il y avait derrière tout cela un travail sérieux, autant sur les chansons que sur le visuel. Cela n'aurait peut-être pas été possible, ne serait-ce que deux ans auparavant. Nous avons beaucoup appris depuis cette époque. Même si le label est de petite envergure, on a voulu montrer un travail professionnel. C'est d'ailleurs pour ça qu'on est allés masteuriser aux states (avec
Carlton Batts au
Hit Factory à New York). Quand on aime, on ne compte pas !
Si vous étiez des acteurs, dans quels films joueriez-vous et quels personnages incarneriez-vous ?
Le T.I.N. : N'importe quel film, tant que ça défouraille ! (du verbe
défourailler :
je défouraille, tu défourailles, nous défouraillons...NDR) et n'importe quel personnage tant qu'il défouraille !!!
Il se dégage de l'album un humour loin des clichés niais et du ridicule. C'est un terrain miné dans lequel vous vous êtes frayés un passage sans faux pas. Comptez-vous sortir un single en exploitant un de ces titres ?
Le T.I.N. : C'est prévu, en septembre. On compte sortir
Arrête Ou Ma Mère Va Tirer, titre qui parle de nos mères et qui peut être adapté à chacun d'entre nous. La mienne m'a particulièrement fait « la misère » (rires).
Si j'en suis arrivé là aujourd'hui, je peux la remercier. Sans elle, je pense que je n'aurais pas eu la même situation ni le même regard sur la vie. De plus, ce morceau est, commercialement parlant, exploitable. Cela aurait été stupide de ne pas le sortir en single. Sinon, il y a le titre
Il Boit Pas Il Fume Pas Mais Il Cause avec un featuring de
Abuz, traitant des mecs qui parlent dans nos têtes : les relous. L'interlude du LP caricature les émissions archi pas spécialisées dans le rap en mettant en avant la lourdeur de certains intervenants. Les gens du Hip-Hop comprendront le message qu'on a voulu faire passer.
Au fait... Pourquoi Le T.I.N. ?
Le T.I.N. : A la base, le nom entier est « Tintin » mais à la longue, ça m'a saoûlé qu'on m'appelle comme le personnage d'Hergé qui représente dans ses BD une communauté africaine sous un angle qui me déplaît (
Tintin au Congo), pour l'instant c'est juste
Le T.I.N., peut-être ce sera «
Le terroriste Incontestablement Nuisible » (rires).
Quels sont vos liens avec les différentes guest-stars de l'album ?
Le T.I.N. : On connaît les
NTM mais on avait plus d'affinités avec
Joey Starr qui avait l'intention de faire une apparition sur le prochain album des
Express D. On lui a proposé l'idée, ça lui a directement plu. Du coup, il se retrouve sur le titre
Plus Dure Sera La Chute, il n'est cependant pas exclu que l'on fasse quelque chose avec
Shen. C'est quand il veut, il n'y a pas de problème !
Avec
Kery d'
Ideal J, on a toujours été en rapport. De plus, on se kiffe mutuellement. Avec
Au-delà Du Réel on a tout de suite pensé à lui : cela correspondait aux thèmes qu'il abordait. Et pour ce qui est de
Abuz, c'est une histoire d'amitié qui a commencé dans l'enceinte de
Polygram, car on a la même société d'éditions. Au fil du temps on est devenus vraiment potes et, dans l'aventure, c'est indissociable, il nous a apporté un complément, des idées ainsi que des samples.
Abuz en a profité pour régler ses comptes...
Musicalement, qui assure les compositions et quel matériel utilisez-vous ?
Le T.I.N. : Nous assurons,
Weedy et moi, la production musicale avec un complément de
Mysta D (
D'Abuz System) pour le boost du son et l'apport de samples. Pour
Express D, c'est souvent
Weedy qui s'en charge tout seul. On travaille avec un S950, un S3200 et le Cubase d'Atari, pas de machines secrètes ! Tout dépend de la façon dont on les utilise.
Quels sont les objectifs du label Eskwad Productions ?
Le T.I.N. : Produire. Pour
Delta et
Kertra, l'affaire est réglée. Un album solo pour chacun, qui sortira à la rentrée (sept, oct) avec toujours des morceaux ensemble car on garde l'identité d'
Expression Direkt. Notre stratégie n'est pas comparable à celle d'une major qui sortirait d'abord trois albums avant de distribuer éventuellement des solos. La mainmise sur la production nous permet d'avoir un libre choix. En ce qui concerne
Judy, nous sommes sur plusieurs terrains de négociations afin de travailler ensemble sur un projet qui tienne la route.
Quelles difficultés avez-vous rencontré en créant votre propre label ?
Le T.I.N. : Le créer n'a pas été le plus difficile, c'est par la suite, les majors qui nous ont fait galérer. Entre celles que l'on n'a pas jugés sérieuses et celles qui nous ont fait attendre... Sans oublier ces directeurs artistiques qui aiment toujours ce que tu fais mais avec une masse de reproches, te suggérant de faire un peu plus comme ci, un peu plus comme ça... Résultat, si tu les écoutes, tu finis avec un titre comme on en entend en ce moment sur les ondes : du commercial ! Maintenant, c'est à toi de savoir si ça correspond à ton objectif de départ.
Vous n'êtes donc pas tombé dans leur guet-apens ?
Le T.I.N. : La preuve que non, notre premier titre extrait de l'album :
Au Sommet De La Gloire (
La roue tourne mon gars, Travaille comme un iench le sort te récompensera)
Par rapport à celui qui vous est tendu par le gouvernement actuel, qu'en pensez-vous ?
Le T.I.N. : La politique se limite pour moi à ma mairie. Droite, gauche : la même merde. Peut-être un peu plus avec la droite parce qu'il y a plus de flics ! Le gouvernement actuel représente celui des autres, pas le notre. La politique en général se contente de faire de la répression et fabrique une société à deux vitesses. Ils conçoivent une bombe à retardement : un jour ou l'autre, ça va sauter !
Que penses-tu de la politique de Bayrou « notre » ministre de l'éducation ?
Le T.I.N. : « Ils » font passer des lois sans dialoguer et sans chercher à comprendre. C'est dans les lycées et collèges qu'il y a les vrais problèmes. Les profs sont inadaptés à la réalité de la banlieue. Il existe des problèmes plus profonds que de mettre des grillages et des forces de l'ordre dans des cours de classe. Les enseignants ont la manie de dire « oubie tes problèmes quand tu rentres en cours et reprends-les quand tu ressorts », comme si c'était un blouson que tu poserais au vestiaire.
« Jusqu'ici tout va bien, mais lorsque tu tombes, le problème n'est pas la chute mais l'atterrissage ». Que penses-tu du film La Haine de Mathieu Kassovitz ?
Le T.I.N. : C'est un bon film. Mathieu a réalisé une fiction et non un documentaire sur la banlieue.
Quels sont vos projets à la suite de Guet-Apens ?
Le T.I.N. : La sortie de plusieurs singles extraits de l'album et un clip est en préparation. Il sera opérationnel pour la rentrée.
Dans l'esprit du concept ?
Le T.I.N. : C'est clair que le clip va être tourné format film. Je ne peux t'en dire plus...
Euh...C'est vrai qu'avec vos mères, y'a pas moyen ?
Le T.I.N. : (rire). Je présume ne pas être le seul à avoir une mère stricte. Qui n'a pas vécu des situations que l'on décrit dans le titre ? Tu rigoles quand tu y repenses, mais sur le moment !!...
Jocelyn Gicquel
Frederic Cervellon